


TRADUCTION ET ADAPTATION AVEC MAXIME ALLEN
Pour la traduction de You Stupid Darkness de Sam Steiner, le Théâtre à l’eau froide a choisi de travailler avec le traducteur Maxime Allen, qui a également signé la traduction de Helgi.
Nous vous présentons l'approche qu'il privilégie en général et plus particulièrement dans son travail de traduction et d’adaptation du texte britannique original, devenu Ah, ta yeule l’obscurité!.
Par Nori Vaillancourt
La démarche de Maxime
Diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Québec depuis 2006, Maxime Allen a d’abord été interprète avant de se consacrer à la traduction dramaturgique. En tant qu’acteur, il n’aimait pas jouer des répliques qui se « disaient mal ». Cette expérience influence aujourd’hui son travail : il cherche à se rapprocher de la langue des acteurs et à transmettre leur manière de parler aux personnages. Pour lui, traduire implique forcément une part personnelle. Sa sensibilité, son humour et son expérience de lecture s’imprègnent dans le texte. Une autre personne produirait une version différente : choisir un traducteur, c’est choisir un filtre.
Avant d’accepter un projet, Maxime considère deux éléments. Premièrement, il s’assure que le texte résonne en lui, il explique : « ce qui m’habite par rapport à ce métier-là, c’est qu’est-ce que le texte dit, quelle est la parole qu’on va porter ».
Deuxièmement, il doit aussi être appelé par l’équipe qui travaillera sur le texte, car il aborde la traduction dans un esprit collaboratif.
En effet, s’il choisit un projet, c’est parce qu’il sait qu’il voudra s’impliquer jusqu’à l’entrée en salle. Cette implication lui permet de continuer d’ajuster la langue avec les interprètes et la personne chargée de la mise en scène afin de maintenir la cohérence dramaturgique. C’est un processus long, où la traduction se peaufine en parallèle du travail en répétition.

Parler pour vrai : faciliter l’interprétation
Lorsqu’il traduit, Maxime ne cherche pas à imposer une forme qui ne serait pas la nôtre. Il veut valoriser une langue dans laquelle on peut se reconnaître.
Il affirme : « Je trouve encore beaucoup qu’au Québec, on adopte une langue qui ne nous appartient pas beaucoup, pas tout le temps sur scène, on a tendance à essayer de la polir, de la nettoyer un peu. [...] Je pense pas qu’on a à avoir honte ou à pimper notre langue pour qu’elle soit acceptable ».
Pour se rapprocher d’une langue vivante, il s’inspire notamment de la méthode d’Annie Baker, une dramaturge américaine qui enregistre les gens afin d’observer où ils placent les hésitations, les « euh ».

De la même manière, puisque les personnages de Ah, ta yeule l’obscurité! sont bénévoles pour une ligne téléphonique d’aide, Maxime a été particulièrement attentif aux conversations téléphoniques qu’il entendait durant le processus. Les échanges au téléphone possèdent leur propre rythmique. Le choix des mots devait permettre aux interprètes de suivre cette musicalité naturellement. Il fallait donc intégrer et parfois poétiser les scories du quotidien - les « ah ouin », « mhm-mhm », « han-han » - pour renforcer le réalisme.
« Je trouve encore beaucoup qu’au Québec, on adopte une langue qui ne nous appartient pas beaucoup, pas tout le temps sur scène, on a tendance à essayer de la polir, de la nettoyer un peu. [...] Je pense pas qu’on a à avoir honte ou à pimper notre langue pour qu’elle soit acceptable ».
Cette recherche de familiarité s’inscrit aussi dans une volonté d’inclusion. Au théâtre, on reconnaît parfois une communauté sans nécessairement avoir l’impression d’en faire partie. Avec la traduction de Ah, ta yeule l’obscurité!, il y avait le désir que les spectateurs sentent qu’ils appartiennent à la même communauté que les personnages. Ce sentiment d’appartenance reflète d’ailleurs le besoin des personnages de s’accrocher les un-es aux autres.
Selon Maxime, une telle langue facilite aussi le travail des interprètes. Il compare d’ailleurs son rôle à celui de quelqu’un qui ajuste des costumes : il faut que l’interprète soit confortable dans ses mots, qu’il puisse oublier la présence du texte. Ainsi, à partir du moment où les interprètes sont sélectionnés pour les différents rôles, il collabore étroitement avec eux en observant leur rythme syntaxique, leurs respirations et leurs « patterns ». Il cherche à entendre leur voix lorsqu’il traduit.Il explique : « On a cette opportunité-là de recréer les mots [...], on a la possibilité de choisir des mots pour [les interprètes], et moi ça me fait vraiment tripper. J’ai l’impression de créer dans une direction précise, pour quelqu’un. Le défi c’est de faire plaisir [...] et ça c’est intéressant. »
Il permet aussi une certaine souplesse : si une phrase accroche, ils la retravaillent ensemble. Toutefois, cela ne doit pas devenir de l’improvisation. Une fois les choix faits, il faut s’y tenir.
Le bilinguisme de Jonathan : à l’image de Montréal

Une première traduction avait été produite pour les auditions, dans laquelle tous les personnages parlaient français. Toutefois, lors des auditions, l’équipe souhaitait aussi rencontrer des interprètes dont le français n’était pas la langue maternelle.
Le choix de créer un personnage bilingue s’est imposé lorsque Jonathan Lachlan Stewart a auditionné. Pour Daniel et Maxime, il est devenu clair qu’on ne ferait pas semblant que le français était sa langue maternelle. Son personnage (qui porte le même prénom que l’interprète) a donc été adapté à la suite des auditions.
Pour Maxime, il est important que le théâtre soit local. Une personne qui passe d’une langue à l’autre fait partie de la réalité montréalaise : ça existe pour vrai. Le bilinguisme était donc une belle occasion de représenter un langage authentique — le franglais — et de renforcer l’ancrage montréalais. Maxime et Jonathan ont ensuite travaillé ensemble pour définir l’usage des deux langues. Il fallait éviter que l’anglais serve uniquement de ressort comique. Chaque changement de langue devait être justifié. La langue du personnage devait aussi être ajustée à la façon réelle de parler de l’interprète. Même après la première lecture et le travail de table, certaines formulations continuent d’être ajustées.
Adapter tout en traduisant : texturer les personnages par le choix des mots
Traduire implique des décisions qui donnent nécessairement une couleur aux personnages. Par exemple, dans la version originale, le personnage de Camille dit « I’m sorry ». Alors que des formulations comme « Je suis désolée » ou « Pardonne-moi » auraient pu être envisagées, Maxime a traduit avec « Je m’escuse ». Ce choix participe à préciser le côté légèrement extraterrestre qu’il perçoit chez ce personnage.
Pour Sophie, un personnage positif à l’extrême, des expressions particulières ont été introduites. Là où le personnage original disait « Oh crap », c’est l’expression « Ah pelure de caca » qui a été choisie pour la traduction. Empruntée à sa cousine, cette expression semble comme une façon plus « sophistiquée » de dire « Ah merde ». Cette subtilité renforce la luminosité et la naïveté du personnage, même lorsqu’elle exprime sa frustration. Il explique : « J’aime beaucoup aussi prendre des expressions que j’ai entendues dans la vie, que mes ami-es disent ou que ma famille dit pis qui n’ont comme pas de rapport, puis les mettre dans des pièces de théâtre. Je trouve que c’est une façon de les honorer ».
Quant à Julien, un personnage de 17 ans, il fallait reproduire le langage propre à la fin de l’adolescence, tout en respectant la douceur du personnage. Maxime s’est inspiré de ses étudiants du cégep, ce qui mène à des formulations comme : « Je peux-tu – voulez-vous-tu, parler. de. quelque chose ? ».Selon lui, les personnages et leurs interrelations forment le cœur de la pièce, avant même l’histoire. La langue et le choix des mots doivent donc servir ces relations, les rendre possibles sur scène et leur donner du relief.
CAMILLE. SCHNOUTE SCHNOUTE SCHNOUTE
J'MESCU -
J'MESCU-
J'MESCUSE
JULIEN. JE PEUX-TU -
VOULEZ-VOUS-TU
PARLER. DE. QUELQUE CHOSE?
OKAY. BEEEEEENNN J'PENSE QUE VOUS FAITES JUSTE GENRE PARLER PIS GENRE DIRE WHATEVER
Des références québécoises

On parle ainsi de l’île de Brossard, imaginant qu’avec les changements climatiques, la ville serait devenue une île.
Dans une autre scène, Camille raconte avoir vécu sur un bateau amarré à des amas de boue. Dans l’original, aucun cours d’eau n’est nommé. Dans la traduction de Maxime, le personnage réfère au fleuve (qu’on associe immédiatement au Saint-Laurent) qui, dans le contexte du récit, a arrêté de couler. Cette image, liée à notre géographie, est immédiatement évocatrice.
Le même principe s’applique à d’autres référents, comme la nourriture. Là où le texte parlait de l’achat de Jaffa Cakes (petits gâteaux anglais), Sophie dit avoir cuisiné du sucre à la crème. Maxime exprime : « Pour moi, les quatre personnages forment une unité familiale. [...] Donc moi, quand je fais parler Sophie et qu’elle dit qu’elle a fait du sucre à la crème, c’est un geste très maternel d’amour. J’aurais pu garder les Jaffa Cakes, mais c’était important de trouver quelque chose qui venait justement évoquer quelque chose de fort ».
Tous ces choix permettent au récit et aux personnages d’exister pleinement au Québec, sans dénaturer l’histoire originale.
En conclusion
Avec son travail sur Ah, ta yeule l’obscurité!, Maxime Allen propose une traduction qui allie précision linguistique, ancrage local et collaboration étroite avec les interprètes, afin de créer une proposition évocatrice et réaliste qui soutient le jeu, la relation entre les personnages ainsi que l’univers de la pièce.
La pièce Ah, ta yeule l’obscurité! sera présentée au Théâtre Quat’Sous, du 24 février au 14 mars 2026, dans une mise en scène de Daniel D’Amours.
Venez découvrir le travail de Maxime Allen!

