


LA POLYPHONIE
La pièce You stupid Darkness! de Sam Steiner repose sur un dispositif formel précis : l’écriture en colonnes. Dans ce troisième article consacré à la production de Ah, ta yeule l’obscurité!, nous abordons les répercussions de ce choix sur la traduction du texte, la mise en scène, l’interprétation et la responsabilité du public dans son expérience du spectacle.
Par Nori Vaillancourt
Un texte en trois colonnes
En effet, le texte original est présenté en format paysage et structuré en trois colonnes. Les mots situés sur une même ligne horizontale sont prononcés simultanément. Chaque colonne représente une conversation distincte. Cette disposition permet de faire exister plusieurs conversations en même temps.

Une note intégrée au texte original et traduite par Maxime Allen dans l’adaptation québécoise précise d’ailleurs les intentions de l’auteur quant au format de la pièce : « comme il y a presque toujours un personnage au téléphone, la pièce a été écrite dans une orientation horizontale avec différentes colonnes pour toutes les choses qui arrivent en même temps. Les choses qui sont les plus importantes - celles qui devraient être le focus principal de la production - se retrouvent dans la colonne de gauche. Parfois, il arrive qu’un personnage saute d’une colonne à l’autre parce qu’il est au milieu d’un appel ou quelque chose d’autre. »
Ainsi, cette forme impose une polyphonie quasi constante. Plusieurs conversations coexistent, parfois de façon indépendante, parfois en s’entremêlant. Cette écriture en colonnes accentue notamment le côté réaliste des interactions. Dans la vie quotidienne, les conversations se chevauchent et les échanges peuvent se croiser. Le texte reproduit cette réalité et l'inscrit dans sa structure même. Toutefois, ce réalisme repose sur une rigoureuse finesse. La simultanéité est écrite sur papier et doit être mise en scène au détail près, ce qui impacte chaque étape du processus de création.
Traduction, horizontalité et verticalité
La forme du texte complexifie la traduction. Deux approches sont possibles : traduire verticalement, colonne par colonne, en se concentrant sur une conversation à la fois ; ou traduire horizontalement, ligne par ligne, en suivant l’axe temporel et la simultanéité des répliques.
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Maxime Allen explique avoir d’abord choisi de traduire à l’horizontale, donc une ligne à la fois. Son intention était de traduire le texte tel qu’il serait entendu, c’est-à-dire toutes les conversations en même temps. Il raconte que cette méthode lui a permis de faire exister les personnages simultanément, comme s’il se trouvait avec eux dans la pièce. Dans un second temps, lors des révisions, il est revenu à une traduction par colonne afin de vérifier la cohérence de chaque conversation indépendamment du tableau global.
En fait, la version finale du texte a même été éditée à l’aide d’Excel, car il s’agissait de la meilleure façon d’obtenir une mise en page lisible tout en mettant en évidence ce qui devait être priorisé.
La mise en page a également constitué un défi important. Il fallait évidemment préserver l’agencement géographique des colonnes et l’enchevêtrement des conversations afin de respecter le texte original, tout en assurant une lisibilité suffisante pour les interprètes. En fait, la version finale du texte a même été éditée à l’aide d’Excel, car il s’agissait de la meilleure façon d’obtenir une mise en page lisible tout en mettant en évidence ce qui devait être priorisé.
Pour Maxime Allen, l’aspect esthétique de la page est fondamental. Le premier rapport de l’interprète au texte passe par la manière dont les mots sont disposés sur la page. La mise en page agit comme un système d’indications : typographie, ponctuation et disposition guident la compréhension et l’interprétation. Même si ces indications ne sont pas suivies à la lettre, elles constituent un mode d’emploi pour la parole.
Entre simultanéité et hiérarchisation des répliques
La hiérarchisation des colonnes proposée soulève des questions de mise en scène. En effet, les colonnes sont classées par ordre d’importance décroissant à partir de celle de gauche. Du côté de la mise en scène, cette hiérarchie peut être traduite de différentes façons, notamment par la mise en espace des corps, le volume des voix ou la disposition du plateau. Ainsi, une conversation située dans la colonne de gauche peut être mise en évidence à l’avant-scène, tandis qu’une autre, dans la dernière colonne, peut être placée plus en retrait.

Or, les conversations téléphoniques du personnage de Camille se trouvent souvent dans la troisième colonne, alors que Maxime Allen et Daniel D’Amours s’entendaient pour dire que ses propos sont particulièrement intéressants. Il y a donc eu une volonté de ne pas considérer cette colonne comme un simple bruit de fond. La hiérarchie proposée par l’auteur n’a donc pas été appliquée de manière systématique. Toutefois, plus le travail vise à rendre chaque réplique audible et compréhensible, moins il est possible de les reléguer à l’arrière-plan, ce qui a pour effet d’allonger les scènes et, avec elles, la durée globale du spectacle. La mise en scène doit alors faire des choix précis afin de maintenir le rythme, impliquant parfois des coupures.
Il est également nécessaire de travailler l’enchevêtrement des répliques sans créer d’espaces inutiles entre celles-ci. La forme en colonnes exige une grande précision rythmique et une attention particulière à la musicalité du texte. Chaque mot doit trouver sa place dans l’ensemble. L’enjeu consiste à permettre au public de comprendre, au moins partiellement, ce qui est dit dans chaque conversation, tout en conservant l’aspect réaliste et parfois chaotique de la superposition des répliques.
Un défi pour les interprètes
La singularité formelle du texte a aussi des conséquences sur le travail des interprètes. À la lecture, le sens émerge difficilement sans une découpe préalable et une grande précision rythmique. D’ailleurs, un travail de défrichage a été nécessaire, en présence du metteur en scène, afin de rendre la première lecture compréhensible pour l’ensemble de l’équipe.
Au cours du processus, les interprètes doivent apprendre non seulement leurs répliques, mais aussi la manière exacte dont elles s’imbriquent avec celles des autres, ce qui représente un défi sur le plan de la mémorisation. Les interprètes doivent également rendre le sens avec justesse, même lorsque leur parole est interrompue par un autre personnage s’adressant à quelqu’un d’autre. À cela s’ajoute le fait que les interlocuteurs sont souvent absents, car situés à l’autre bout de la ligne téléphonique.
L’interprétation doit ainsi permettre au public de suivre les conversations, tout en complétant mentalement ce qui n’est pas dit, en comblant les vides laissés par les échanges téléphoniques.
JULIEN. J'MAPPELLE JULIEN
SOPHIE. QU'EST-CE QUE TU TU METS DANS LE TIENS JOSEPH?
SOPHIE. PARDON?
JULIEN. MON NOM C'EST ... HEY C'EST PAS GRAVE - JUSTE UN P'TIT PEU DE LAIT
SOPHIE. DU SUCRE?
CAMILLE. HMM J'COMPRENDS
CAMILLE. BEN AIMERIEZ-VOUS MIEUX QU'ON PARLE DE ÇA À PLACE?
CAMILLE. OUIN, HMM NON
JULIEN. NON. MERCI
D’autres exemples de polyphonie
Ah, ta yeule l’obscurité! n’est pas le seul exemple de texte en colonnes à avoir été produit au Québec dans les dernières années.
Ennemi public d’Olivier Choinière, présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en 2015, constitue un autre cas de texte structuré de la sorte. Dans la pièce, les personnages discutent lors d’un souper familial sans réellement s’écouter. Les échanges se chevauchent et les phrases s’interrompent, produisant un flux continu de paroles. La conversation se transforme en une suite de monologues où personne ne s’écoute. La forme permet de rendre visible cette incapacité à entendre l’autre, tout en renvoyant à des situations familiales aisément identifiables par le public québécois. Dans Ah, ta yeule l’obscurité!, comme dans Ennemi public, le texte en colonnes et la superposition des voix produisent un effet de réalisme renvoyant aux expériences quotidiennes.

Le public est ainsi amené à faire des choix : dans un chaos orchestré avec précision, il est impossible de tout saisir. Dans ces trois exemples, en jouant avec les codes du théâtre et en faisant souvent parler plusieurs personnages simultanément, l’attention doit nécessairement se porter sur une conversation, une opinion ou une histoire plutôt qu’une autre. À l’écoute de chacune des trois pièces, le spectateur est donc forcé de déterminer vers quel interprète orienter son attention.
Cette notion de choix est propre au théâtre, où le regard et l’attention ne sont pas dirigés par un découpage de plans ou un mixage sonore, comme c’est le cas au cinéma. Le spectateur de théâtre conserve ainsi une part d’autonomie quant à l’orientation de son attention. Toutefois, la superposition de différentes conversations amplifie l’implication et la responsabilité du spectateur quant à son expérience.
D’ailleurs, le spectacle Sur tes traces de Dany Boudreault et Gurshad Shaheman, présenté au Théâtre Prospero en 2025, pousse cette idée à l’extrême. Deux monologues biographiques y sont livrés simultanément. Munis d’un casque audio, les spectateurs doivent choisir en permanence le récit qu’ils souhaitent écouter, multipliant les allers-retours entre les voix.
En conclusion
Bref, la forme particulière de Ah, ta yeule l’obscurité! exige précision de la traduction, de la mise en scène et de l’interprétation, tout en invitant le spectateur à s’impliquer dans son propre parcours d’écoute au sein de la polyphonie.
La pièce sera présentée à partir du 24 février 2026 au Théâtre de Quat’Sous, dans une mise en scène de Daniel D’Amours.

