
Par Nori Vaillancourt


SAM STEINER
DYSTOPIE ET HOPEPUNK
Avec Ah, ta yeule l'obscurité! (You Stupid Darkness!), le Théâtre à l’eau froide présente pour la première fois le travail de Sam Steiner. Nous vous présentons cet auteur et sa pièce, qui s’inscrit dans des courants dystopiques. Elle invite également à réfléchir à l’importance de l’écoute humaine, sur scène comme dans les centres d’aide téléphonique au Québec.
Le travail de Sam Steiner

Sam Steiner est un dramaturge et scénariste originaire de Manchester, en Angleterre. Il est l’auteur de plusieurs pièces jouées au Royaume-Uni et à l’international, dont Lemons Lemons Lemons Lemons Lemons (créée en 2015, puis reprise en 2023), Kanye the First (2017), A Table Tennis Play (2019) et You Stupid Darkness! (2019).
Il est cofondateur de Walrus Theatre, une compagnie consacrée à la création et à la diffusion de nouvelles écritures dramatiques. Sam Steiner a été dramaturge associé chez Paines Plough et détient une maîtrise en scénarisation de la National Film and Television School. Il développe également des projets pour le cinéma avec différentes maisons de production, dont Sunny March, Wychwood et Dirty Films. Il est actuellement en résidence d’écriture à l’Almeida Theatre. Son travail se caractérise par une attention soutenue portée au langage, à ses usages et à ses limites, ainsi qu’aux relations humaines dans des contextes sociaux ou politiques contraignants.
Lemons Lemons Lemons Lemons Lemons
Créée en 2015, la pièce est une comédie romantique située dans un futur proche. Une loi y limite le nombre de mots qu’une personne peut prononcer chaque jour. L’histoire suit Hannah et Oliver, un couple qui tente de maintenir sa relation alors que la parole devient une ressource mesurée et comptabilisée.
La pièce est d’abord créée au Warwick Arts Centre. Elle remporte ensuite trois Judges’ Awards au National Student Drama Festival. Elle est présentée au Latitude Festival puis au Camden People’s Theatre à Londres. Plusieurs reprises suivent au Edinburgh Festival Fringe, où elle connaît un succès public et critique. Depuis, elle est jouée dans de nombreux pays, traduite en plusieurs langues et intégrée à des programmes d’études théâtrales.
Présentée au Edinburgh Fringe Festival en 2019, la pièce met en scène Cath et Callum, un couple occupé à trier les effets laissés par la grand-mère décédée de Cath dans un bunker de son ancienne maison familiale. Leur relation, fragile, se retrouve bouleversée par Mia, une jeune joueuse de tennis qui est la nouvelle occupante de la maison. À travers cette rencontre improbable, Sam Steiner poursuit sa réflexion sur le langage et le rapport de force qu’il induit : que cherchons-nous réellement lorsque nous parlons? Et que font nos mots pour nous rapprocher, ou nous éloigner, de ce que nous désirons? La pièce explore la dynamique de victoire et de défaite à travers les dialogues, où chaque échange peut modifier les rapports de force. Le bunker, lieu clos et ambigu, concentre les tensions et crée un cadre propice à l’intensité dramatique.
A table tennis play
Produite par la compagnie HighTide en 2017, Kanye the First imagine la réincarnation de Kanye West dans le corps d’Annie, une femme britannique de 27 ans issue de la classe moyenne. La pièce explore les effets de cette transformation sur Annie, sa famille et son entourage, ainsi que sur la perception publique de cette nouvelle incarnation. Elle ne se présente pas comme un portrait de la star, mais comme une réflexion sur la manière dont la société façonne, consomme et détruit ses figures publiques, abordant des questions d’identité, de célébrité et d’empathie. Le texte intègre des extraits de chansons et des propos issus d’entrevues publiques de Kanye West, tout en restant centré sur l’expérience intime d’Annie.
Kanye the First
You Stupid Darkness! : une dystopie?
Sam Steiner situe You Stupid Darkness! dans ce qu’il décrit comme un monde « mid-apocalyptique ». Le récit évoque un monde extérieur en train de se désagréger, marqué par des catastrophes naturelles et le chaos. Ces événements restent toutefois périphériques à l’action, et l’apocalypse n’est jamais expliquée.
Peut-on alors parler de dystopie ? En littérature, le genre s’impose au 20ᵉ siècle avec des œuvres comme 1984 de George Orwell et Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Les récits dystopiques décrivent des sociétés fictives en crise ou oppressives et sont souvent conçus comme des avertissements.

Au Québec, la dystopie connaît un premier âge d’or littéraire dans les années 1970, puis un regain d’intérêt depuis vingt ans. Selon Jonathan Reynolds, coéditeur chez Les Six Brumes, ce retour s’explique en partie par des succès internationaux comme The Hunger Games ou Divergente, mais aussi par un contexte social marqué par les inquiétudes climatiques et politiques. Beaucoup d’œuvres récentes relèvent de l’anticipation, de la dystopie ou de l’uchronie.
Geneviève Blouin, codirectrice aux Éditions VLB, précise que la dystopie québécoise se distingue par ses préoccupations locales et linguistiques, et par une moindre présence de la violence par les armes : « [La] course pour se procurer des armes [n’est] pas nécessairement la solution adoptée dans les dystopies québécoises alors que, dans les dystopies américaines, c’est presque un passage obligé. De ce côté-là, notre imaginaire est plus proche de celui des Européens. »
Sur la scène théâtrale québécoise, plusieurs créations récentes explorent des futurs incertains ou des réalités alternatives, comme Plastique de Félix Emmanuel et Zoé Girard (M.e.s. Félix Emmanuel, Théâtre Denise-Pelletier, 2022), Le futur de Martin Bellemare (M.e.s. Geneviève L. Blais, Usine C, 2023), Wollstonecraft de Sarah Berthiaume (M.e.s. Édith Patenaude, Théâtre de Quat’Sous, 2023), ou Une fin de Sébastien David (M.e.s. Laurence Dauphinais et Patrice Dubois, Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, 2025)

Si la dystopie traditionnelle peut sembler saturée, de nouvelles tendances renouvellent le genre. La cli‑fi examine les enjeux climatiques à travers la science-fiction, tandis que la collapsologie explore les formes possibles de l’effondrement des civilisations. Selon Luca Palladino, fondateur des Éditions Kata, ces courants traduisent à la fois la prise de conscience des conséquences irréversibles du changement climatique et la capacité humaine à continuer malgré le danger. Ils permettent aussi d’aborder la dystopie avec humour et de rendre ses thèmes plus tangibles.
Le hopepunk propose une alternative optimiste. Il imagine des mondes où bonté, espoir et douceur deviennent des actes de contestation. Ces récits présentent des personnages qui cherchent à changer le monde à partir d’eux-mêmes, un petit geste à la fois, en sortant des cadres et en pensant autrement.
C’est dans ce contexte que s’inscrit You Stupid Darkness!, tout en s’en distinguant. La pièce ne montre ni société futuriste structurée ni régime oppressif. L’effondrement est déjà en cours, mais reste extérieur au récit. L’attention se concentre sur les relations humaines et les tentatives de connexion dans un monde fragilisé, rapprochant l’œuvre des courants hopepunk.
Trudel, J.-L., Lauzon-Dicső, M., Gélinas, A., Berthiaume, J.-M., Vonarburg, É. & Fournier, V. (2020). Dystopies : rêveries acides. Lettres québécoises, (179), p. 11
Les lignes d'écoute face aux robots
Dans Ah, ta yeule l'obscurité! dont le contexte frôle la dystopie futuriste, l’écoute repose entièrement sur les êtres humains. Ironiquement, dans le Québec d’aujourd’hui, certaines personnes se tournent de plus en plus vers des agents conversationnels pour se confier, alors qu’aucune technologie ne peut reproduire la présence, l’empathie ou la nuance d’un interlocuteur humain. Ce contraste souligne l’importance de l’écoute humaine, à la fois dans la fiction et dans la réalité.
Sur le territoire du Grand Montréal, on compte 33 lignes d’écoute générales et spécialisées. Au Québec, 23 lignes sont membres de l’Association des centres d’écoute téléphonique du Québec (ACETDQ). Fondée il y a 25 ans, l’association regroupe environ 920 bénévoles. L’an dernier, ses lignes ont répondu à près de 165 000 appels, en hausse de 8 % par rapport à l’année précédente.
Lors de la Journée de l’écoute 2025, l’ACETDQ a exprimé ses préoccupations face au recours croissant aux agents conversationnels comme ChatGPT. Selon Pierre Plourde, coordonnateur de l’association, ces outils ne peuvent remplacer les rétroactions, les silences ou les émotions partagées avec un interlocuteur humain. L’association met également en garde contre les risques de dépendance ou de perte de contact avec la réalité lors de l’utilisation de l’IA par certaines personnes vulnérables.

Avec ses quatre personnages travaillant comme bénévoles pour une ligne d’aide téléphonique, la bienveillance et l’écoute sont au cœur de la pièce de Sam Steiner. D’ailleurs, il raconte avoir reçu les commentaires de plusieurs bénévoles de centres d’écoute et exprime : « More people found it really rewarding than I had anticipated, I think I assumed that it was this great self-sacrificial act that incredibly generous people did. Even though a lot of those calls don’t end with people saying thank you, the idea that you can still feel like you’ve helped someone is amazing. So listening is a huge part of the story ».
Découvrez la pièce dès le 24 février 2026 au Théâtre de Quat’Sous, dans une mise en scène de Daniel D’Amours.
Trudel, J.-L., Lauzon-Dicső, M., Gélinas, A., Berthiaume, J.-M., Vonarburg, É. & Fournier, V. (2020). Dystopies : rêveries acides. Lettres québécoises, (179), p. 16
Sam Steiner on You Stupid Darkness, vidéo tirée de la page Facebook de Paines Plough https://www.facebook.com/watch/?v=2193758747557419

